Les vertiges du talon

Symbole d'une hyperféminité, il se hisse cette saison au plus haut degré d'altitude. Retour sur ce mythe sans cesse réinventé par les chausseurs et créateurs, jusqu'aux extravagances les plus folles.

"La plupart des femmes préfèrent aller en enfer en talons hauts plutôt qu'au paradis en talons plats", écrit William Rossi dans son ouvrageErotisme du pied et de la chaussure (Payot). Pur fantasme d'un fétichiste du soulier?

Ce printemps, la réalité dépasse la fiction tant lesspartiates et autres escarpinssemblent défier du haut de leurs 12 centimètres les lois de l'attraction terrestre (occasionnant même lors du défilé Prada deux chutes mémorables) et contempler la crise depuis les sommets.

Ainsi, on aurait pu croire que celle-ci freinerait la course au vertige et nous remettrait les pieds sur terre. C'est le contraire qui s'est produit. A mesure que le vêtement rachète ses excès en prônant un prêt-à-porter recentré sur l'essentiel, le soulier fait dans le spectaculaire.

"Le talon est à la chaussure ce que la silhouette est à la mode: l'expression la plus forte dans une saison", analyse Bruno Frisoni, directeur artistique de la maison Roger Vivier. Du coup, ces quelques centimètres carrés concentrent ce printemps les rêves les plus fous, prenant la forme d'antennes filiformes ou de statues africaines (Dior), ou s'enfermant dans une cage métallique (Yves Saint Laurent).

Comme pour hisser au plus haut les couleurs d'une féminité libérée qui a conquis son droit à la métamorphose. Car desbottes aux stilettos, les chaussures n'ont jamais cessé leur marche vers l'indépendance, témoignant, à chaque époque, de la position des femmes dans la société.

Rachida Dati, haut perchée pour un dîner de gala à m'Elysée, le 16 mars.

P. Wojazer/Reuters

Rachida Dati, haut perchée pour un dîner de gala à m'Elysée, le 16 mars.

Du talon en politique
"La politique en talons aiguilles": ainsi les magazines people ont-ils l'habitude de qualifier Rachida Dati, future ex-ministre de la Justice qui restera célèbre pour être sortie de la maternité, cinq jours après la naissance de sa fille, juchée sur des escarpins à une bonne dizaine de centimètres du sol.
Sa passion du stiletto lui vaut d'être caricaturée en maîtresse dominatrice dans Le Canard enchaîné, voire comparée à Imelda Marcos, ex-première dame des Philippines, qui, de sa passion immodérée pour les chaussures, a fait un musée à Manille.
Telle addiction aux talons aiguilles est peu commune chez les femmes politiques, davantage portées sur les sobres 5 centimètres.
Certaines, pour mieux asseoir leur autorité, abdiquent même toute velléité de prendre de la hauteur, telles Elisabeth Guigou (qui voulait faire oublier un peu sa féminité, disait-elle) ou Roselyne Bachelot, osant les immondes Crocs à l'Elysée...
Au moins les politiciennes contemporaines sont-elles libres de leur cambrure: en 1962, un décret interdisait le port des talons aiguilles dans les mairies et les ministères!
pierre hardy.

DR

pierre hardy.

C'est d'ailleurs à l'une d'elles, Catherine de Médicis, que l'on doit la première vogue du talon haut. Symbole de pouvoir, guillotiné sous la Révolution, ce dernier va surtout connaître son âge d'or au xxe siècle à mesure que les jupes raccourcissent et découvrent les pieds.

Si, au début des années 1920, les garçonnes préfèrent la salomé à talon court pour accompagner leurs premiers pas vers l'émancipation, le retour des femmes au foyer dans l'après-guerre voit l'apparition en 1952 d'un sulfureux spécimen. Nommé aiguille en raison de sa forme effilée, ce talon, dont Roger Vivier et Salvatore Ferragamo se disputent la paternité, est conçu sur le même principe que les gratte-ciel. Enfermée dans une coque de plastique, son armature de métal peut ainsi supporter le poids du corps.

En 1957, dans TropismesNathalie Sarraute décrit ainsi ses contemporaines: "On les voyait marcher le long des vitrines, leur torse très droit légèrement projeté en avant, leurs jambes raides un peu écartées, et leurs petits pieds cambrés sur leurs talons très hauts frappant durement le trottoir." A tel point que l'entrée des avions et des musées est interdite à ces armes tranchantes et sensuellement provocantes.

Qu'importe! Les femmes ne voudront plus descendre de leurs 10 centimètres, au risque d'avoir l'air "mauvais genre", comme la vamp hollywoodienne Jayne Mansfield, qui en possède 200 paires. Tout objet de torture qu'il soit (les déformations du pied et les foulures de cheville sont légion à ces altitudes), le talon haut se révèle alors une arme de séduction fatale.

"C'est un artifice qui fait naître une féminité construite, et même un excès de féminité, explique le créateur Pierre Hardy, qui dessine les souliers d'Hermès et de Balenciaga en parallèle de sa propre marque, lancée en 1999. Cela positionne le pied sur une cambrure extrême qui n'est pas naturelle, rebascule les équilibres, tend les jambes, cambre les reins. Le corps est mis en tension, érotisé." Une position que le sexologue Alfred Kinsey rapproche de la posture verticale associée à l'excitation sexuelle féminine.

Les vertiges du talon

S.Rellandini/Reuters

 

Les sandales Prada en python imprimé du défilé printemps-été 2009 étaient si vertigineuses que certains mannequins ont chuté.

Sans parler du fameux chaloupé de la démarche qui met en émoi les hommes aussi sûrement qu'un réflexe pavlovien. Mais la révolution sexuelle des années 1960 se fera en bottes plates, sur un pied d'égalité. Les talons hauts deviennent la bête noire des féministes, qui en font le symbole de la domination masculine.

Parlant de la femme, Simone de Beauvoir écrira dans Le Deuxième Sexe: "On ne cherche pas à servir ses projets mais au contraire à les entraver. La jupe est moins commode que le pantalon, les souliers à hauts talons gênent la démarche."

Dès la fin des seventies, pourtant, ils reviendront supporter la course au pouvoir des working girls. Sortie du placard par le punk, l'imagerie fétichiste s'invite sur les podiums, de Thierry Mugler à Claude Montana. Renouant avec sa nature autoritaire, le stiletto se mue alors en une arme dangereuse, effilé jusqu'à la ligne, voire souligné d'un éclair métallique évoquant le fil d'un couteau chez Charles Jourdan.

Et il apporte son parfum de subversion à la peinture d'une bourgeoisie décadente. "Une bonne chaussure est une chaussure non pas qui habille, mais qui déshabille", dira le photographe Helmut Newton, orfèvre du genre. Peu importe finalement l'objet lui-même, ce qui compte, c'est l'histoire, le fantasme dont on l'investit.

"Les talons hauts sont les objets érotiques les plus répandus depuis la disparition du corset, analyse Valerie Steele, auteur de Chaussures, langage de style (éd. du Collectionneur). Ces vingt dernières années, l'imagerie fétichiste s'est immiscée dans la mode en général et dans le soulier en particulier grâce à des chausseurs comme Manolo Blahnik etChristian Louboutin."

Jusqu'à atteindre la caricature au tournant des années 2000 avec ces amazones du porno chic piétinant leurs soumis en boots à talon de métalGucci ou Emanuel Ungaro. Une décharge d'érotisme qui sonnait la fin desmocassins mastocs et autres talons bûches antiglamour des années 1990.

A gauche, sandales à plateau signée Ferragamo. A droite, les fameux escarpins Marie-Antoinette de Louboutin.

DR

A gauche, sandales à plateau signée Ferragamo. A droite, les fameux escarpins Marie-Antoinette de Louboutin.

Séries limitées, prix vertigineux (4 490 euros pour l'escarpin à bride Marie-Antoinette de Christian Louboutin brodé par Lesage), recherche de formes et de matières inattendues... Aujourd'hui, le talon n'en finit pas d'affirmer son pouvoir de distinction et de style, renouant avec les orfèvres de la ligne comme Perugia ou Roger Vivier, dont les Choc ou les Virgule, moulés dans un alliage d'aluminium ultraléger, incarnent l'élégance à la française.

"Son travail s'apparentait plutôt à la sculpture, commente Bruno Frisoni à propos de Roger Vivier. Mais à l'époque, on apportait de la technique sans se soucier du coût car on était encore dans une fabrication sur mesure et élitiste. Aujourd'hui, on cherche davantage à se différencier avec des souliers plus recherchés, uniques", poursuit celui qui vient de revisiter pour la maison Roger Vivier le célèbre talon bobine.

Jeux de plateaux pour aller encore plus haut, matières poids plumes... Rien ne semble pouvoir arrêter les chausseurs dans cette course à la créativité. "Mes talons préférés sont les aiguilles, car ils mettent la silhouette féminine sur un piédestal comme une oeuvre d'art, explique l'Italien Gianvito Rossi, qui a ouvert cet hiver sa première boutique à Paris, rue du Mont-Thabor.

Mais je préfère travailler sur la structure plutôt que rechercher des formes absurdes, sur des matières légères comme la fibre de carbone ou la résille métallique." Une critique qui vise sans doute les stylistes ayant instauré depuis deux ans la course aux talons extravagants, la palme de la bizarrerie revenant cette saison à John Galliano avec ses modèles siamois et à Dolce & Gabbana pour ses plates-formes encastrées sur des patins et dépourvues de cambrure.

On en vient à se demander si ces chaussures sont encore faites pour marcher... "Ce n'est pas le but de ces souliers sculptures. Les femmes qui les achètent se moquent de pouvoir les porter.

Sur tapis rouge, les talons haut-perchés sont de mise, comme nous le démontre magistralement Gwyneth Paltrow, lors de la Première du film "Iron Man".

S.Hird/Reuters

Sur tapis rouge, les talons haut-perchés sont de mise, comme nous le démontre magistralement Gwyneth Paltrow, lors de la Première du film "Iron Man".

Ce qui les intéresse, c'est leur style, poursuit Valerie Steele. Cela m'évoque une expérience étrange. Un jour, dans un magasin de chaussures, j'avais enlevé mes mocassins pour enfiler une paire de stilettos. Tout d'un coup, un homme se retourne vers moi et me dit : -Maintenant, vous êtes sexy." C'est donc le talon qui fait la femme? Pas pour Pierre Hardy. "Sa forme incarne le fantasme.

Personnellement, j'aime les talons aigus presque inexistants sur lesquels la femme semble en train de voler, mais aussi les grosses plates-formes comme des socles. Il ne s'agit pas d'être sexy ou non, il s'agit de la façon dont on a envie de s'incarner".

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